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Augustin – 7e partie : le mal n’est qu’un défaut de bien

On ne saurait sous-estimer l’acharnement complet d’Augustin pour disqualifier la réalité matérielle. Aux yeux de celui-ci, la réalité humaine n’est que péché, le monde n’est lui-même que le lieu du péché.

C’est le véritable fond de la démarche d’Augustin. Voici un exemple de son lyrisme anti-matière, dans De la vraie religion, avec toute une série d’interdictions :

« Puisqu’il en est ainsi, je vous exhorte, ô vous qui m’êtes si chers et si proches, et je m’exhorte moi-même avec vous, à nous élancer de tous nos efforts où nous appelle la divine sagesse.

N’aimons point le monde, parce que dans le monde ce n’est que la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l’ambition du siècle.

N’aimons ni à corrompre ni à être corrompu parles voluptés de la chair, pour ne point tomber d’une manière plus lamentable dans la corruption que produisent les douleurs et les supplices.

N’aimons point les luttes, dans la crainte de tomber au pouvoir des anges qui en font leur joie et d’être humiliés, enchaînés, tourmentés par eux.

N’aimons point la vue des spectacles, de peur qu’en nous éloignant de la vérité et en affectionnant des ombres nous ne soyons jetés dans les ténèbres.

Ne mettons point notre religion dans les vagues conceptions de notre esprit : toute vérité est préférable à ce que notre pensée peut imaginer arbitrairement ; et pourtant nous ne devons point adorer l’âme, quoiqu’elle conserve la vérité de sa nature, même quand elle s’égare.

Un brin de paille véritable est préférable à la lumière que forment à volonté nos vaines conceptions ; néanmoins la paille que nous pouvons toucher et saisir ne doit point être adorée ; il serait insensé de le croire.

Ne mettons point notre religion à adorer les œuvres des hommes : l’ouvrier est préférable à son ouvrage le plus parfait, et cependant jamais l’ouvrier ne doit être adoré.

Ne mettons point notre religion à adorer les animaux : le dernier des hommes est préférable, et pourtant il ne doit point être adoré.

Ne mettons point notre religion à adorer les morts : car s’ils ont vécu pieusement ils ne sont point disposés à ambitionner de tels honneurs, mais ils veulent que nous adorions Celui qui les éclaire et leur apprend à se réjouir de nous voir associés à leur gloire ; honorons-les en imitant leurs vertus, mais ne les adorons point par religion. Et s’ils ont mené une vie coupable, en quelque lieu qu’ils soient, ils n’ont point droit à nos hommages.

Ne mettons point notre religion à adorer les démons : toute superstition de ce genre étant pour les hommes une grande peine, une honte semée de périls, est pour ces esprits un honneur, un triomphe.

Ne mettons point notre religion à adorer la terre et les eaux : plus pure et plus lumineuse est l’atmosphère, même au milieu des ténèbres, et cependant elle n’est point digne de nos hommages.

Ne mettons point notre religion à adorer l’air le plus pur et le plus serein, car sans la lumière il est lui-même ténébreux : il y a d’ailleurs plus de pureté encore dans la flamme même de nos foyers, et comme nous l’allumons et l’éteignons à notre gré, nous ne lui devons aucun hommage.

Ne mettons pas notre religion à adorer les corps aériens et célestes : ils sont, il est vrai, supérieurs à tous les autres corps ; mais la vie, quelle qu’elle soit, leur est encore préférable ; et fussent-ils animés, une âme, la dernière de toutes, l’emporte sur un corps doué de vie , et assurément personne n’osera dire qu’une âme vicieuse doive être adorée.

Ne mettons point notre religion à adorer la vie dont vivent les arbres, dit-on : elle est dépourvue de sentiment, elle est de même genre que celle qui produit l’harmonieuse disposition de nos organes, qui fait vivre notre chevelure, nos ossements, et où l’on peut trancher sans causer aucune douleur. La vie sensible est plus parfaite ; néanmoins cette vie donnée à la bête ne doit point être adorée.

Que notre religion n’adore pas même l’âme raisonnable devenue sage et parfaite, affermie au service de l’univers ou de quelques-unes de ses parties, ou bien attendant la transformation surnaturelle de son être, comme elle fait dans les plus grands hommes. Car toute âme raisonnable, si elle est parfaite , obéit à l’immuable vérité , qui lui parle sans bruit dans le secret de sa pensée ; et si elle ne lui obéit pas elle se corrompt ; ainsi son excellence ne lui vient point d’elle-même, mais de Celui à qui elle se soumet volontiers (…).

J’adore donc en un seul Dieu le premier Principe de toutes choses, l’éternelle Sagesse, de qui vient toute sagesse, et le Don céleste, de qui vient tout bonheur (…).

Que la religion nous relie donc au seul Dieu tout-puissant ; car entre notre âme qui connaît le Père et la Vérité, c’est-à-dire la lumière intérieure qui nous le révèle, aucune créature ne vient s’interposer. »

Il n’y a, de fait, rien à sauver dans le monde matériel. C’est là un point tout à fait marquant.

Car Augustin a été lui-même manichéen dans sa jeunesse, entre l’âge de 19 et de 28 ans, et s’il prétend s’être arraché à cette manière de concevoir l’univers, en réalité il prolonge directement cette démarche pour interpréter la figure du Christ en ce sens.

La preuve en est qu’il dénonce le pélagianisme justement parce que l’être humain serait nécessairement marqué par le péché, que la figure de Christ n’a pas libéré, mais permet seulement de libérer, ce qui est fondamentalement différent.

En fait, si Augustin dénonce le manichéisme, c’est seulement parce qu’il a reconnu la valeur du néo-platonisme, pour qui le mal est seulement un éloignement du bien, une faiblesse, un manque.

Augustin était, en effet, obligé d’aller en ce sens, sinon il aurait été obligé de reconnaître que la matière n’aurait pas été créé par Dieu, mais relèverait du cadre d’une opposition éternelle bon/mal, esprit/matière.

En reconnaissant l’incarnation, en admettant le Dieu créateur du judaïsme, il ne pouvait accepter une opposition unilatérale bien / mal qui serait l’essence de l’univers. Si on accepte le Dieu du judaïsme, alors il n’y a rien à part Dieu et le mal ne peut être qu’un manque, comme l’exprime le néo-platonicien Plotin dans Les ennéades :

« Si donc, même ici–bas, les âmes ont la faculté d’arriver au bonheur, il ne faut pas accuser la constitution de l’univers parce que quelques âmes ne sont pas heureuses ; il faut accuser plutôt leur faiblesse qui les empêche de lutter courageusement dans la carrière où des prix sont proposés à la vertu.

Pourquoi s’étonner que les esprits qui ne se sont pas rendus divins ne jouissent pas de la vie divine ?

Quant à la pauvreté, aux maladies, elles sont sans importance, pour les bons, et elles sont utiles aux méchants. D’ailleurs, nous sommes nécessairement sujets aux maladies, parce que nous avons un corps.

Ensuite, tous ces accidents ne sont pas inutiles pour l’ordre et l’existence de l’univers. En effet, quand un être est dissous en ses éléments, la Raison de l’univers s’en sert pour engendrer d’autres êtres (car elle embrasse tout par son action) .

Ainsi, quand le corps est désorganisé et que l’âme est amollie par ses passions, alors le corps, atteint par la maladie, et l’âme, atteinte par le vice, entrent dans une autre série et dans un autre ordre. Il y a des choses qui profitent à ceux qui les supportent, la pauvreté, par exemple, et la maladie.

Le vice même contribue à la perfection de l’univers, parce qu’il donne à la justice divine occasion de s’exercer.

Il sert encore à d’autres fins : il rend les âmes vigilantes, par exemple, il excite l’esprit et l’intelligence à éviter les voies de la perdition ; il fait encore connaître le prix de la vertu par la vue des maux qui frappent les méchants.

Ce n’est pas pour arriver à de telles fins qu’il y a des maux : nous disons seulement que, dès qu’il y a eu des maux, la Divinité s’en est servie pour accomplir son oeuvre.

Or, c’est le propre d’une grande puissance de faire servir à l’accomplissement de son oeuvre les maux eux-mêmes, d’employer à produire d’autres formes les choses devenues informes.

En un mot, il faut admettre que le mal n’est qu’un défaut de bien (ἔλλειψις τοῦ ἀγαθοῦ).

Or, il y a nécessairement défaut de bien dans les êtres d’ici-bas, parce que le bien s’y trouve allié à autre chose : car cette chose à laquelle le bien se trouve allié diffère du bien et produit ainsi le défaut de bien.

C’est pourquoi, « il est impossible que le mal soit détruit », parce que les choses sont inférieures les unes aux autres relativement à la nature du Bien absolu, et que, se trouvant différentes du Bien dont elles tiennent leur existence, elles sont devenues ce qu’elles sont en s’éloignant de leur principe. »

Exactement dans le même esprit, voici comment Augustin, dans Les confessions, décrit l’union avec Dieu comme « unique félicité des êtres intelligents » :

« L’esprit de l’ange, l’âme de l’homme se sont dissipés dans leur chute comme l’eau qui s’écoule, et ils ont signalé l’abîme ténébreux où serait ensevelie toute créature spirituelle, si vous n’eussiez dit au commencement : « Que la lumière soit ! » ralliant à vous l’obéissance des esprits habitants de la cité céleste, pour assurer leur paix au sein de votre Esprit qui demeure immuable au-dessus de tout ce qui change.

Autrement ce ciel du ciel ne serait par lui-même qu’abîme et ténèbres ; « et maintenant il est lumière dans le Seigneur ( Ephés. V, 8). »

Et, en vérité, cette inquiétude malheureuse des intelligences déchues de votre lumière, leur splendide vêtement, et réduites aux haillons de leurs ténèbres, parle assez haut ; témoin éloquent de l’excellence où. vous avez élevé cette créature raisonnable, qui ne saurait se suffire : car il ne lui faut rien moins que vous-même pour qu’elle ait sa béatitude et son repos.

« Vous « êtes, ô mon Dieu, la lumière de nos ténèbres (Ps. XVII, 29), » notre robe de gloire ; « et notre nuit rayonne comme le jour à son midi (Ps. CXXXVIII, 12). »

Oh ! donnez-vous à moi, mon Dieu ! rendez-vous à moi ! Je vous aime ; et si mon amour est encore trop faible, rendez-le plus fort.

Je ne saurais mesurer ce qu’il manque à mon amour ; et combien il est au-dessous du degré qu’il doit atteindre, pour que ma vie se précipite dans vos embrassements, et ne s’en détache point qu’elle n’ait disparu tout entière dans les plus secrètes clartés de votre visage (Ps. XXX, 21).

Tout ce que je sais, c’est que partout ailleurs qu’en vous, hors de moi, comme en moi, je ne trouve que malaise, et toute richesse qui n’est pas mon Dieu, n’est pour moi qu’indigence. »

Ces lignes témoignent parfaitement de la conception d’Augustin, de son appel irrationnel à la fusion divine.

Et la conséquence, propre au christianisme désormais, c’est que le mal a donc une importance en tant que telle, dans la mesure où elle relève du bien, en tant qu’elle est faiblesse.

C’est là la clef de la pensée d’Augustin, en rapport avec son obsession des démons, sa focalisation sur le péché d’Adam, son mépris pour la matière.

Dans La cité de Dieu contre les païens, il exprime de la manière suivante cette conception qu’on peut qualifier de manichéenne, dans le passage titré

« De la beauté de l’univers qui, par l’art de la providence, tire une splendeur nouvelle de l’opposition des contraires. »

On y voit de manière formelle l’utilité du mal par rapport au bien, formant littéralement une dynamique :

« En effet, Dieu n’aurait pas créé un seul ange, que dis-je ? un seul homme dont il aurait prévu la corruption , s’il n’avait su en même temps comment il ferait tourner ce mal à l’avantage des justes et relèverait la beauté de l’univers par l’opposition des contraires, comme on embellit un poème par les antithèses.

C’est, en effet, une des plus brillantes parures du discours que l’antithèse, et si ce mot n’est pas encore passé dans la langue latine, la figure elle-même, je veux dire l’opposition ou le contraste, n’en fait pas moins l’ornement de cette langue ou plutôt de toutes les langues du monde (Comp. Quintilien, Instit. , lib. IX, cap. I, § 81.).

Saint Paul s’en est servi dans ce bel endroit de la seconde épître aux Corinthiens : « Nous agissons en toutes choses comme de fidèles serviteurs de Dieu,… par les armes de justice pour combattre à droite et à gauche, parmi la gloire et l’infamie, parmi les calomnies et les louanges, semblables à des séducteurs et sincères, à des inconnus et connus de tous, toujours près de subir la mort et toujours vivants, sans cesse frappés, mais non exterminés , tristes et toujours dans la joie, pauvres et enrichissant nos frères, n’ayant rien et possédant tout » (II Cor. VI, 4, 7, 9 et 10 .).

Comme l’opposition de ces contraires fait ici la beauté du langage, de même la beauté du monde résulte d’une opposition, mais l’éloquence n’est plus seulement dans les mots, elle est dans les choses. C’est ce qui est clairement exprimé dans ce passage de l’Ecclésiastique : « Le bien est contraire au mal, et la mort à la vie ainsi le pécheur à l’homme pieux ; regarde toutes les oeuvres du Très-Haut : elles vont ainsi deux à deux, et l’une contraire à l’autre » (Eccli. XXXIII, I, 15). »

Pour faire le bien, il faut se porter toute son attention, jusqu’au fanatisme, vers le mal. La substance du christianisme était ici façonné.