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Art contemporain et post-modernisme - 9e partie : l’existentialisme du fondamentalisme islamique

Les différentes variantes de fondamentalisme islamique sont directement liées à l’existentialisme, dont elles ne forment que différentes approches.

Sayyid Abul Ala Al Aawdodi

Le fondamentalisme islamique reprend directement le concept d’angoisse, qu’il attribue au monde moderne, occidental, et il utilise directement le concept de réaliser subjectivement sa liberté, d’être « ce que l’on fait », par le principe du « djihad ».

Les auteurs islamistes radicaux ont tous une conception vitaliste, se rattachant directement à Georges Sorel, Henri Bergson, Friedrich Nietzsche.

Mohamed Iqbal (1877-1938), poète indien qui fut une grande figure de l’Islam politique, se revendique ainsi ouvertement d’Henri Bergson et de Friedrich Nietzsche. Sa conception est que la « faiblesse » est la preuve de la décadence, alors que la vérité amène la force.

L’indien Sayyid Abul Ala Maududi (1903-1979) prolonge directement cette conception en théorisant la nécessité d’un « djihad » mondial et en fondant le Jamaat-e-Islami, le Parti de l’Islam. A ses yeux, seule la théocratie prévaut et l’Islam doit être en mouvement pour exister : c’est la conception vitaliste d’Henri Bergson.

Dans Al-Jihad fil-Islam (Le Djihad en Islam), Sayyid Abul Ala Maududi explique même :

« Il doit maintenant être évident que l’objectif du jihad islamique consiste à éliminer la domination d’un système non-islamique, et d’établir à la place une domination par un système islamique d’Etat.

L’Islam n’a pas l’intention de limiter son pouvoir à un seul État ou une poignée de pays. Le but de l’Islam est d’amener une révolution universelle.

Bien que dans les premières étapes, il incombe aux membres du parti de l’Islam de mener à bien une révolution dans le système d’Etat des pays auxquels ils appartiennent, leur objectif ultime n’est autre que la révolution mondiale ».

On est là dans le mythe à la Georges Sorel, associé à l’illégalisme le plus virulent, conformément à l’esprit vitaliste d’Henri Bergson.

Sayyid Abul Ala Maududi a de fait influencé profondément les égyptiens Hassan al-Banna (1906-1949), fondateur des Frères musulmans, et Sayyid Qutb (1906-1966), théoricien clef de l’Islam radical.

Hassan Al-Banna

La conception de Hassan el-Banna est que l’influence occidentale détruit le vrai Islam et l’époque est à une « mission de Réveil et de Délivrance ».

C’est la même conception que celle « Gharbzadegi » (peste occidentaliste) de l’iranien Jalal Al-e-Ahmad, traducteur en persan d’oeuvres comme L’étranger d’Albert Camus, Le Rhinocéros d’Eugène Ionesco, Les mains sales de Jean-Paul Sartre, ou encore que celle d’Ali Chariati, traducteur de L’être et le néant de Jean-Paul Sartre, les deux étant au cœur idéologique de la révolution iranienne.

De la même manière, c’est sur Friedrich Nietzsche qu’a fait sa thèse de doctorat Tariq Ramadan, grande figure intellectuelle musulmane et petit-fils de Hassan al-Banna.

Quant à Sayyid Qutb (1906-1966) (voir sa présentation dans La falsafa - 7e partie : le fondamentalisme, de la Nahda à Al Qaeda), il a radicalisé l’interprétation des Frères musulmans et théorisé le concept selon lequel on pouvait tuer des musulmans si ceux-ci n’avaient pas pris le chemin du fondamentalisme, de la pureté.

Sayyid Qutb a théorisé le principe de l’islam activiste, de l’illégalisme, au nom du vitalisme :

« L’humanité est au bord d’un précipice, pas à cause du danger d’anéantissement complet qui pèse sur sa tête - ce qui est juste un symptôme et non la maladie réelle – mais parce que l’humanité est dépourvue de ces valeurs vitales qui sont nécessaires à son développement sain, mais aussi à son progrès réel ».
(Ma’alim fi al-Tariq, Jalons sur la route)

Sayyid Qutb parle de soumission à la loi de l’univers, et considère que la première génération à avoir reçu le Coran était la plus haute, car quand elle agissait, elle le faisait conformément au message divin, elle fusionnait avec la bataille pour Dieu.

C’est précisément le modèle du djihadisme : avoir la même valeur que la première génération, avant la « corruption » de l’Islam. C’est la mission des vrais croyants, et Sayyid Qutb d’expliquer :

Sayyid Qutb« Ce point complexe demande une réflexion profonde par tous les appelants vers Dieu, de n’importe quel pays ou de n’importe quelle époque ils soient, car cela garantit qu’ils seront en mesure de voir les jalons de la route clairement et sans ambiguïté, et cela établit le chemin pour ceux qui souhaitent le parcourir jusqu’au bout, quelle que soit la fin de celui-ci, car ce que Dieu veut faire avec Son appel et avec eux est à Lui.

Ensuite, ils ne seront pas inquiets, tout en traversant cette route pavée avec des crânes et des membres et du sang et de la sueur, pour trouver de l’aide et la victoire, ou dans le désir que la décision soit faite sur cette terre entre la vérité et le mensonge.

Cependant, si Dieu lui-même a l’intention de réaliser l’achèvement de Son appel et de Sa religion à travers leurs efforts, il apportera sa volonté, mais pas comme une récompense pour leurs souffrances et sacrifices. En effet, ce monde n’est pas un lieu de récompense ».
(Ma’alim fi al-Tariq, Jalons sur la route)

Sayyid Qutb est pratiquement la plus grande référence des djihadistes : il est l’auteur le plus cité, et le régime d’Arabie Saoudite qualifie même les djihadistes de « qutbi », de disciples de Qutb.

Ayman Al-Zawahiri, le théoricien d’Al Qaïda, a directement été influencé par Sayyid Qutb et est lui-même issu des Frères musulmans. Il a la même perspective vitaliste pour l’Islam.

C’est également le cas du palestinien Abdullah Yusuf Azzam (1941-1989), issu des Frères musulmans, actif en Afghanistan et co-fondateur du Hamas (le « mouvement de la résistance islamique » en Palestine et du Lashkar-e-Taiba (« armée des pieux », dans le Sud-est asiatique).

Selon lui, le djihad est un processus ininterrompu, et :

« Ce devoir ne prendra pas fin avec la victoire de l’Afghanistan ; le djihad restera une obligation individuelle jusqu’à ce que toutes les autres terres musulmanes soient libérées de l’occupation : nous attendent ainsi la Palestine, les Philippines, le Cachemire, le Liban, le Tchad, l’Érythrée, la Birmanie, etc. »

Le vitalisme est aussi flagrant chez le syrien Abū Basīr al-Ṭarṭūsī, une figure salafiste de la « résistance syrienne ». Il a la même ligne jusqu’au boutiste :

« Quel est le bénéfice de déserter le jihad contre ces tyrans ? A cause d’eux, la nation a perdu sa religion, la gloire, l’honneur, la dignité, la terre, les ressources, et chaque chose précieuse ! »

Ab Mu Ammad Al-Maqdis

Abū Muḥammad al-Maqdisī est, quant à lui, un théoricien salafiste du djihad extrêmement cité de la mouvance islamiste radicale. Palestinien, il a joué le rôle d’idéologue pour Al-Qaïda en Irak. Il tente néanmoins de freiner le vitalisme en considérant la mort de musulmans et les attaques contre les chiites comme relativement inopportuns tactiquement, ce qui en dit long sur les questions que se posent le vitalisme islamique par rapport aux civils, emporté par sa quête mystique missionnaire.

Il faut bien sûr mentionner Abū Muṣ’ab al-Sūrī, Syrien issu de la section locale la plus radicale des Frères musulmans.

Celui-ci a en effet écrit un ouvrage de 1600 pages, Da’wat al-muqawamah al-islamiyyah al-’alamiyyah, L’appel de la Résistance Islamique Mondiale, pour proposer en 2005 la stratégie d’actions décentralisées, voire individuelles, ce qui sera par la suite mis en avant dans la revue d’Al Qaïda, Inspire.

On a là une dimension ouvertement subjectiviste radicale : un individu peut, seul, « porter » la mission. Le Coran, issu d’une époque où la nation arabe émergeait et utilisait la religion comme base d’unité, est utilisé comme culture prétexte au subjectivisme face au « monde moderne », garantissant le paradis dans cette bataille :

Allah donne à ceux qui luttent corps et biens un grade d’excellence sur ceux qui restent chez eux. Et à chacun Allah a promis la meilleure récompense ; et Allah a mis les combattants au-dessus des non combattants en leur accordant une rétribution immense.
(Sourate An-Nisâ’ 4:95)

Ceux qui ont cru, qui ont émigré et qui ont lutté par leurs biens et leurs personnes dans le sentier d’Allah, ont les plus hauts rangs auprès d’Allah... et ce sont eux les victorieux.
(Sourate Tawba verset 20)

Combien de prophètes ont combattu, en compagnie de beaucoup de disciples, ceux-ci ne fléchirent pas à cause de ce qui les atteignit dans le sentier d’Allah. Ils ne faiblirent pas et ils ne cédèrent point. Et Allah aime les endurants.
(Sourate3, verset 146)

Le fondamentalisme islamique met en avant un mythe mobilisateur, exactement suivant la conception de Georges Sorel, pour mettre un individu suivant une logique vitaliste et tentant de se transcender dans la rupture avec le monde « moderne ».

lundi 3 février 2014


Art contemporain et post-modernisme