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Art contemporain et post-modernisme - 7e partie : Michel Foucault et la révolution iranienne

Il n’y a aucune contradiction à ce que Michel Foucault, homosexuel adepte du sado-masochisme, ait fait l’apologie de la révolution iranienne.

Il a déjà été expliqué comment les grands précurseurs idéologiques de la révolution iranienne étaient totalement liés à la culture post-moderne (voir La falsafa - 7e partie : le fondamentalisme, de la Nahda à Al Qaeda).

Ali Chariati avait traduit en persan L’être et le néant de Jean-Paul Sartre alors que Jalal Al-e-Ahmad, qui a forgé le concept de « Gharbzadegi » (peste occidentaliste, pour résumer), avait traduit en persan L’étranger d’Albert Camus, Le Rhinocéros d’Eugène Ionesco, Les mains sales de Jean-Paul Sartre.

Les penseurs islamistes puisent tous dans le subjectivisme le plus complet, notamment d’Henri Bergson et de Friedrich Nietzsche. Inévitablement, Michel Foucault devait se retrouver dans la démarche, et cela par l’intermédiaire de Henry Corbin (1903-1978), dont le disciple sera Christian Jambet.

Henry Corbin est un orientaliste français qui a émis une thèse très approfondie sur l’Islam chiite, le présentant comme la religion authentique et mystique, avec une lecture cachée, une tradition secrète, des paliers d’illuminations, etc.

L’attente de l’Imam caché, qui s’est « voilé » et va revenir instaurer la justice mondiale, doit se vivre dans la bataille pour le droit et par le martyr. On a ici une vision totalement subjectiviste, parfaitement conforme aux idéalismes d’Henri Bergson, de Friedrich Nietzsche, de Georges Sorel, etc.

Michel Foucault a la même « perception » de la révolution iranienne, qu’il n’analyse pas, mais qu’il « vit » comme étant une révolte qui serait à la fois pure et totale.

Voici comment il présente la révolution iranienne, de manière totalement idéalisée, dans un article du quotidien italien Corriere della sera, le 26 novembre 1978, intitulé Il mitico capo della rivolta dell’Iran (« Le chef mythique de la révolte d’Iran ») :

« De là le rôle de ce personnage presque mythique qu’est Khomeyni. Aucun chef d’État, aucun leader politique, même appuyé sur tous les médias de son pays, peut aujourd’hui se vanter d’être l’objet d’un attachement aussi personnel et aussi intense.

Ce lien tient sans doute à trois choses : Khomeyni n’est pas là : depuis quinze ans, il vit dans un exil dont lui- même ne veut revenir qu’une fois le chah parti ; Khomeyni ne dit rien, rien d’autre que non - au chah, au régime, à la dépendance ; enfin, Khomeyni n’est pas un homme politique : il n’y aura pas de parti de Khomeyni, il n’y aura pas de gouvernement Khomeyni. Khomeyni est le point de fixation d’une volonté collective.

Que cherche donc cet entêtement que rien ne vient distraire ? La fin d’une dépendance où, derrière les Américains, on reconnaît un consensus international et un certain « état du monde » ? La fin d’une dépendance dont la dictature est l’instrument direct, mais dont les jeux de la politique pourraient bien être les relais indirects ?

Il ne s’agit pas d’un soulèvement spontané auquel manque une organisation politique ; c’est un mouvement pour se dégager à la fois de la domination par l’extérieur et de la politique à l’intérieur.

Quand je suis parti d’Iran, la question qu’on me posait sans cesse était bien sûr : « Est- ce la révolution ? » (c’est à ce prix qu’en France toute une opinion consent à s’intéresser à ce qui n’est « pas de chez nous »).

Je n’ai pas répondu. Mais j’avais envie de dire : ce n’est pas une révolution, au sens littéral du terme : une manière de se mettre debout et de se redresser. C’est l’insurrection d’hommes aux mains nues qui veulent soulever le poids formidable qui pèse sur chacun de nous, mais plus particulièrement, sur eux, ces laboureurs du pétrole, ces paysans aux frontières des empires : le poids de l’ordre du monde entier.

C’est peut-être la première grande insurrection contre les systèmes planétaires, la forme la plus moderne de la révolte et la plus folle ».

Selon Foucault, l’Islam est donc un mythe politique, qui permet la mobilisation, d’atteindre la « transcendance » dans le mouvement vers la liberté ; voici ce qu’il dit :

« L’Islam - qui n’est pas simplement une religion, mais un mode de vie, une appartenance à une histoire et à une civilisation - risque de constituer une gigantesque poudrière, à l’échelle de centaines de millions d’hommes.

Depuis hier, tout État musulman peut être révolutionné de l’intérieur, à partir de ses traditions séculaires ». (« Una polvetiera chiamata islam », Une poudrière appelée islam, Corriere della sera, 13 février 1979)

Michel Foucault était tout à fait conscient du jeu qu’il jouait. Voici comment il présente de manière idéaliste la figure d’Ali Chariati, célébrant au passage l’existentialiste Frantz Fanon et l’islamologue catholique mystique français Louis Massignon (1883-1962) :

« Et c’est à cela qu’on songe lorsqu’on parle du gouvernement islamique.

Mais on songe aussi à un autre mouvement, qui est comme l’inverse et la réciproque du premier. C’est celui qui permettrait d’introduire dans la vie politique une dimension spirituelle : faire que cette vie politique ne soit pas, comme toujours, l’obstacle de la spiritualité mais son réceptacle, son occasion, son ferment.

Et c’est là qu’on croise une ombre qui hante toute la vie politique et religieuse de l’Iran d’aujourd’hui : celle d’Ali Chariatti à qui sa mort, il y a deux ans, a donné la place, si privilégiée dans le chiisme, de l’invisible Présent, de l’Absent toujours là [allusion à l’Imam caché qui doit revenir à la fin des temps].

Chariatti, issu d’un milieu religieux, avait, au cours de ses études en Europe, eu contact avec des responsables de la révolution algérienne, avec différents mouvements du christianisme de gauche, avec tout un courant du socialisme non marxiste (il avait suivi les cours de Gurvitch) ; il connaissait à la fois l’oeuvre de Fanon et celle de Massignon.

Il revint enseigner à Meshad que le vrai sens du chiisme, il ne fallait pas le chercher du côté d’une religion officialisée depuis le XVIIe siècle, mais dans une leçon de justice et d’égalité sociales prônée déjà par le premier imam.

Sa « chance » fut que la persécution l’obligea d’aller enseigner à Téhéran, hors de l’université, dans une salle aménagée pour lui à l’abri d’une mosquée, où il s’adressait à un public qui était le sien et qui se compta vite par milliers : étudiants, mollahs, intellectuels, petites gens du quartier du Bazar, provinciaux de passage.

Chariatti eut la fin des martyrs : poursuivi, ses livres interdits, il se livra lorsque son père fut arrêté à sa place ; après un an de prison, il était à peine parti pour l’exil qu’il mourut d’une mort que bien peu en Iran acceptent de considérer comme naturelle.

Le seul nom qui fut salué l’autre jour à la grande manifestation de Téhéran, avec celui de Khomeyni, fut celui de Chariatti ». (« A quoi rêvent les Iraniens ? », Le Nouvel Observateur, 16- 22 octobre 1978)

Michel Foucault n’était pas en France durant mai 1968, il donnait des cours dans une université en Tunisie, mais il avait tenu à être présent au Meeting au stade de Charléty organisé par l’UNEF, le PSU et la CFDT, rassemblant toute la gauche « non communiste ».

C’est cela le sens de son invention d’un mysticisme « révolutionnaire » : son anti-communisme, sa recherche d’une « nouvelle gauche », comme il le formule lui-même :

« – De fait, il ne semble pas se passer grand-chose entre le gouvernement actuel et les intellectuels. Qui se méfie de qui ?

Lorsque la S.F.I.O., qui représentait le socialisme français, était en train de mourir, elle n’avait plus rien à dire. Qui finalement a parlé en cette fin des années soixante ? Qui a levé les questions de fond concernant la société, l’économie, si ce n’est cette gauche non organisée, mouvements de femmes, de réflexion sur les institutions psychiatriques, mouvements de réflexion sur l’autogestion ? Qui parlait ?

Ce n’était pas la S.F.I.O., dont l’encéphalogramme était parfaitement plat. C’était cette gauche qu’on a appelée avec des accents polémiques la petite gauche, l’extrême gauche, la gauche californienne, etc. Il y a eu beaucoup de bêtises dites sur elle, dont je prends d’ailleurs ma part. Mais des problèmes de fond ont été alors posés.

Aujourd’hui encore, ce sont ces problèmes-là qui apparaissent encore comme fondamentaux. » (« Interview de Michel Foucault » (entretien avec C. Baker, avril 1984), Actes : cahiers d’action juridique, nos 45-46 : La Prison autrement ?, juin 1984)

Michel Foucault fut ainsi un grand modernisateur de l’existentialisme, qu’il prolonge et modernise.

jeudi 30 janvier 2014


Art contemporain et post-modernisme