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Art contemporain et post-modernisme - 14e partie : lettrisme et situationnisme

Après la seconde guerre mondiale, le surréalisme ne pouvait plus avoir un quelconque impact, étant trop lié à l’irrationalisme dont la nature avait été démasquée par l’antifascisme.

Isidore Isou_Je vous dis merde

C’est alors le Roumain Isidore Isou (1925-2007) qui va, à Paris, tenter de renouveler le genre, en appelant à rejeter même les mots, au profit des seuls sons. C’est une tentative dans la veine de Samuel Beckett mais encore plus radicale et, à ce titre, totalement vaine puisqu’on passe simplement dans la barbarie.

Aussi, Isidoure Isou va-t-il lancer le « lettrisme » comme esthétique de la rébellion intellectuelle littéraire. Les titres de ses œuvres sont révélateurs de la fumisterie de ces projets oscillant entre collage et gribouillage : La Créatique ou la Novatique (1941-1976), Manifeste pour une nouvelle psychokladologie et une nouvelle psychothérapie (1971), Introduction à un traité de mathématiques (1964), Introduction à la géométrie para-stigmatique (1979), Fondements pour une nouvelle physique, suivis de Fondements pour une nouvelle chimie (1987).

Guy Debord

L’un des disciples d’Isidore Isou fut Guy Debord qui fut, lui, reconnu par toute la scène intellectuelle bourgeoise « de gauche ».

Guy Debord (1931-1994) avait été d’abord l’un des acteurs d’une Internationale lettriste en dissidence avec Isidore Isou, qui se transforma en Internationale situationniste en 1957.

C’est dans ce cadre qu’il écrivit La Société du spectacle (1967), manuel d’irrationalisme pour des prétendus aristocrates de la pensée en « révolte contre le monde moderne ».

La première phrase explique par exemple que

« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. »

C’est une allusion et une critique de Karl Marx qui, lui, parlait de « mode de production capitaliste » (et pas de « conditions modernes de production ») et de « marchandises » (et pas de « spectacles »).

Guy Debord rejette en effet le matérialisme. À la matière, il oppose

« l’image » qui viendrait perturber la conscience. A ses yeux, « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image. »

Cela en dit long sur le centre d’intérêt de Guy Debord, le subjectivisme de l’individu. Ce subjectivisme est en fait tout son système : les marchandises ne sont qu’un surplus, ce qui compte c’est la conscience individuelle.

Il faut donc attaquer la production qui a été un processus inconscient. On retrouve ici les thèses classiques du fascisme sur la production industrielle qui serait nécessairement une aliénation de la conscience.

Selon Guy Debord :

« Le développement des forces productives a été l’histoire réelle inconsciente qui a construit et modifié les conditions d’existence des groupes humains en tant que condition de survie, et élargissement de ces conditions : la base économique de toutes leurs entreprises. Le secteur de la marchandise a été, à l’intérieur d’une économie naturelle, la constitution d’un surplus de la survie. »

La seconde phrase de La société du spectacle explique pareillement que :

« Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. »

C’est une thèse classique du fascisme, comme quoi la vie « authentique » a disparu, perdue dans les apparences.

L’ennemi, pour Guy Debord, ce n’est pas le mode de production des marchandises, mais bien chaque marchandise prise individuellement :

« Chaque marchandise déterminée lutte pour elle-même, ne peut pas reconnaître les autres, prétend s’imposer partout comme si elle était seule. Le spectacle est alors le chant épique de cet affrontement, que la chute d’aucune illusion ne pourrait conclure.

Le spectacle ne chante pas les hommes et leurs armes, mais leurs marchandises et leurs passions.

C’est dans cette lutte aveugle que chaque marchandise, en suivant sa passion, réalise en fait dans l’inconscience quelque chose de plus élevé : le devenir-monde de la marchandise, qui est aussi bien le devenir-marchandise du monde.

Ainsi, par une ruse de la raison marchande, le particulier de la marchandise s’use en combattant, tandis que la forme-marchandise va vers sa réalisation absolue. »

Par conséquent, la réponse est individuelle, avec le mot d’ordre situationniste : « Ne travaillez jamais ! », les détournements de publicité et d’affiches, les provocations « anti-système », etc.

Guy Debord n’a en effet jamais expliqué ce qu’il entendait par « image » et « représentation », c’est-à-dire les fondements de ce qu’il appelle « spectacle » et qui est censé être lieu de la domination. Tout reste absolument abstrait, conformément à la base idéaliste.

Guy Debord adopte de fait un point de vue petit-bourgeois, où l’individu voit son activité perturbée et troublée par un « centre », qui serait caché, qui manipulerait, qui tromperait, dans une grande conspiration.

Selon Guy Debord, qui paraphrase Karl Marx sur l’aliénation pour en fait rejeter la grande production et la centralisation comme principes :

« Avec la séparation généralisée du travailleur et de son produit, se perdent tout point de vue unitaire sur l’activité accomplie, toute communication personnelle directe entre les producteurs.

Suivant le progrès de l’accumulation des produits séparés, et de la concentration du processus productif, l’unité et la communication deviennent l’attribut exclusif de la direction du système. La réussite du système économique de la séparation est la prolétarisation du monde. »

La conception de Guy Debord est celle d’individus en rupture avec le « spectacle » et refusant la société de masse. Il n’est guère étonnant que ses archives aient été achetées par l’État français, qui s’est opposé à leur achat par l’Université américaine de Yale : ses œuvres font partie du patrimoine de la rébellion littéraire contre le capitalisme, au nom de l’élitisme contre la société de masse.

Voici un extrait de « Les situationnistes et les nouvelles formes d’action contre la politique et l’art », article publié dans le n°11 de Internationale situationniste, en 1967.

« Il s’agit pour nous de relier la critique théorique de la société moderne à la critique en actes de cette même société. Sur-le-champ, en détournant les propositions mêmes du spectacle, nous donnerons les raisons des révoltes du jour et du lendemain.

Je propose que nous nous attachions :

1. à l’expérimentation du détournement des photos-romans, des photographies dites pornographiques, et que nous infligions sans ambages leur vérité en rétablissant de vrais dialogues. Cette opération fera crever à la surface les bulles subversives qui spontanément, mais plus ou moins consciemment, se forment pour se dissoudre aussitôt chez ceux qui les regardent. Dans le même esprit, il est également possible de détourner, au moyen de phylactères, toutes les affiches publicitaires ; en particulier celles des couloirs du métro, qui constituent de remarquables séquences.

2. à la promotion de la guérilla dans les mass-média ; forme importante de la contestation, non seulement au stade de la guérilla urbaine, mais encore auparavant. La voie a été ouverte par ces Argentins qui investirent le poste de commande d’un journal lumineux et lancèrent ainsi leurs propres consignes et slogans. Il est possible de profiter encore quelque temps du fait que les studios de radio et de télévision ne sont pas gardés par la troupe. Plus modestement, on sait que tout radioamateur peut, sans grands frais, brouiller, sinon émettre, au niveau du quartier ; que la taille réduite de l’appareillage nécessaire permet une très grande mobilité et, ainsi, de se jouer des repérages trigonométriques. Au Danemark, un groupe de dissidents du P.C. a pu, il y a quelques années, posséder sa propre radio pirate. De fausses éditions de tel ou tel périodique peuvent ajouter au désarroi de l’ennemi. Cette liste d’exemples est vague et limitée pour des raisons évidentes.

L’illégalité de telles actions interdit à toute organisation qui n’a pas choisi la clandestinité un programme suivi dans ce domaine, car il nécessiterait la constitution en son sein d’une organisation spécifique ; ce qui ne peut se concevoir (et être efficace) sans cloisonnement, donc hiérarchie, etc. En un mot, sans retrouver la pente savonneuse du terrorisme. Il convient de se référer plutôt ici à la propagande par le fait, qui est un mode très différent. Nos idées sont dans toutes les têtes — c’est bien connu — et n’importe quel groupe sans lien avec nous, quelques individus qui se réunissent pour cette occasion, peuvent improviser, améliorer les formules expérimentées ailleurs par d’autres. Ce type d’action non concertée ne peut viser à des bouleversements définitifs, mais peut utilement ponctuer la prise de conscience qui se fera jour. D’ailleurs, il ne s’agit pas de s’obnubiler sur le mot illégalité. Le plus grand nombre des actions dans ce domaine peut ne contrevenir en rien aux lois existantes. Mais la crainte de telles interventions amènera les directeurs de journaux à se méfier de leurs typographes, ceux des radios de leurs techniciens, etc., en attendant la mise au point de textes répressifs spécifiques.

3. à la mise au point de comics situationnistes. Les bandes dessinées sont la seule littérature vraiment populaire de notre siècle. Des crétins marqués par leurs années de lycée n’ont pu s’empêcher de disserter là-dessus ; mais ce n’est pas sans déplaisir qu’ils vont lire et collectionner les nôtres. Ils les achèteront même sans doute pour les brûler. Qui ne ressent immédiatement combien il serait facile, pour notre tâche de « rendre la honte encore plus honteuse », par exemple de transformer 13, rue de l’Espoir en 1, bd du Désespoir, en intégrant à l’arrière-plan quelques éléments supplémentaires, ou simplement en changeant les ballons. On voit que cette méthode prend le contrepied du Pop’art qui décompose en morceaux le comics. Ceci vise au contraire à rendre au comics sa grandeur et son contenu.

4. à la réalisation de films situationnistes. Le cinéma, qui est le moyen d’expression le plus neuf et sans doute le plus utilisable de notre époque, a piétiné près de ¾ de siècle. Pour résumer, disons qu’il était effectivement devenu le « 7e art » cher aux cinéphiles, aux ciné-clubs, aux associations de parents d’élèves. Constatons pour notre usage que le cycle s’est terminé (Ince, Stroheim, le seul Âge d’or, Citizen Kane et M. Arkadin, les films lettristes) ; même s’il reste à découvrir chez les distributeurs étrangers ou dans les cinémathèques certains chefs-d’œuvre, mais d’une facture classique et récitative. Approprions-nous les balbutiements de cette nouvelle écriture ; approprions-nous surtout ses exemples les plus achevés, les plus modernes, ceux qui ont échappé à l’idéologie artistique plus encore que les séries B américains : les actualités, les bandes-annonces, et surtout le cinéma publicitaire. »

lundi 10 février 2014


Art contemporain et post-modernisme