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Aristote et la philosophie première – 4e partie : un naturalisme moniste

Pour Aristote, la connaissance générale ayant atteint le point le plus haut est la « philosophie première », c’est-à-dire le mode de connaissance de la base de la réalité permettant à ce qui existe d’exister. Aristote reste donc matérialiste ; non seulement il part du sensible pour arriver à la connaissance, mais cette connaissance peut atteindre la complétude, elle est capable de saisir l’ensemble de la réalité.

Aristote aurait pu capituler en route, faire des connaissances des moments épars d’une réalité aux multiples aspects. Il maintient cependant le cadre général et il le fait sans s’appuyer, comme le fait Platon, sur des idées qui existeraient au-delà de la réalité.

Aristote a ainsi une approche matérialiste, naturaliste ; il considère qu’il existe un ordre naturel. Disposer de la connaissance de ce pourquoi et comment les choses existent est non seulement possible, mais également souhaitable, parce qu’ainsi on se confond avec l’ordre cosmique. C’est là un aspect matérialiste moniste de la plus haute valeur.

Le stoïcisme surgira comme généralisation de cette thèse de fusion entre sa propre activité et ce qui est nécessaire.

Or, on existe naturellement en saisissant les choses naturelles de manière naturelle. C’est là où on découvre le sens de « La métaphysique ».

Car Aristote ne dit toutefois pas qu’il faut en rester au niveau immédiat de la perception, car là on en reste à ce qui est naturel, et c’est en réalité avec la nature elle-même qu’il faut se confondre.

Chez Aristote, l’être humain est réellement lui-même lorsqu’il contemple la nature et qu’il la reflète par le savoir.

Chez Aristote, l’être humain est naturel, mais par la connaissance il a accès à la notion de nature en tant que tel. C’est là un aspect essentiel, car c’est cette liaison entre nature et connaissance humaine, entre réalité matérielle naturelle en tant que principe et connaissance en tant que maîtrise des principes, qui va permettre l’affirmation selon laquelle l’être humain ne pense pas, que penser ce n’est que refléter l’ordre naturel universel en raisonnant de manière adéquate.

Si l’on rate cette dimension matérialiste de son approche, on n’accède pas à la thèse d’Aristote, puis de la falsafa arabo-persane, sur l’intellect agent et la pensée comme reflet.

Malheureusement, les cinq classiques du marxisme ne connaissaient pas cet aspect, reconnaissant Aristote comme un matérialiste qui s’est enlisé (mais donc pas qui s’est enlisé jusqu’au bout, jusqu’à la question du rapport entre la pensée et le réel).

Il faut bien saisir que si Aristote a produit un matérialisme faible en de nombreux points, il a formulé l’exigence du rapport à la totalité, où celle-ci écrit sur les esprits humains comme sur une tablette d’argile.

Tout se fonde sur sa conception matérialiste – naturaliste, qui préfigure le matérialisme – panthéiste de Spinoza.

Ainsi, chez Aristote, chaque chose se définit par rapport à sa propre définition naturelle ; c’est le principe du bien absolu existant lorsque la nature est elle-même. Être dans le vrai, c’est être dans le bien, c’est savoir comment une chose est juste, adéquate, conforme.

Il faut reconnaître l’existence de la réalité, mais également en saisir son essence, c’est-à-dire son ordre interne, son mode de fonctionnement, sa nature. On comprend alors la nature en général.

Aristote explique ainsi que :

« Savoir uniquement pour savoir, appartient surtout à la science de ce qu’il y a de plus scientifique.

En effet, celui qui veut apprendre dans le seul but d’apprendre, choisira sur toute autre la science par excellence, c’est-à-dire la science de ce qu’il y a de plus scientifique ; et ce qu’il y a de plus scientifique, ce sont les principes et les causes ; car c’est à l’aide des principes et par eux que nous connaissons les autres choses, et non pas les principes par les sujets particuliers.

Enfin, la science souveraine, faite pour dominer toutes les autres, est celle qui connaît pourquoi il faut faire chaque chose ; or, ce pourquoi est le bien dans chaque chose, et, en général, c’est le bien absolu dans toute la nature. »

« La métaphysique » n’appelle pas simplement à connaître les choses et leur fonctionnement, mais également à saisir leur nature et le caractère naturel de celle-ci.

C’est une anticipation du principe des lois naturelles auxquelles obéissent les phénomènes et en ce sens, Aristote est le premier à poser les bases de la science.

Il faut également saisir un aspect très important, lié au contexte historique. A maintes reprises dans le premier livre, Aristote souligne que la philosophie est née chez ceux qui n’avaient pas besoin de travailler pour vivre, qui profitaient déjà de toutes sortes de commodité. C’est parce qu’ils disposaient de temps libre que certaines personnes ont pu se tourner vers des activités scientifiques, philosophiques.

Par conséquent, en déduit Aristote, les interrogations de haute valeur sur le plan de la pensée sont toujours gratuites ; elles ne visent pas à améliorer la réalité matérielle, puisque le confort matériel est la base sur laquelle peut exister justement une pensée développée, dénuée du souci de la bataille pour la vie quotidienne.

C’est un constat qu’on peut faire effectivement à l’époque et Aristote a raison de mentionner que les activités intellectuelles des prêtres égyptiens reposaient sur leur statut social les plaçant à part, à l’abri du besoin.

Cependant, Aristote ne voit pas l’autre aspect de la question, à savoir que la dimension purement contemplative du rapport à la science est également le reflet de la position parasitaire des couches supérieures du mode de production esclavagiste. Tel est le point de vue du matérialisme historique.

C’est une dimension très importante, expliquant pourquoi Aristote n’est pas parvenu à la dialectique et, de fait, dans l’état alors des choses, ne pouvait pas y parvenir. Il faudra la classe ouvrière pour que l’on puisse atteindre une compréhension matérialiste de la dialectique, de la transformation.

Aristote est obligé, dans son époque, puisqu’il ne voit pas comment les choses se transforment d’elles-mêmes, de par leur contradiction interne, de s’appuyer sur le principe des causes et des conséquences.

Le texte sur Physique écrit par Aristote est l’ouvrage qui fait de cette question des causes et des conséquences, de la compréhension de la nature de ces causes et conséquences, l’alpha et l’oméga de la connaissance de la réalité ; « La métaphysique » consiste en le regard sur la nature de ce qui permet ce jeu de causes et conséquences, c’est la philosophie première.

Si l’on parvient à saisir le pourquoi des choses qui existent, et si l’on remonte le plus haut possible dans le jeu des causes et des conséquences, en en saisissant la nature, alors on saisit ce qu’est l’univers.

Dans le livre XI, Kappa (Κ), Aristote synthétise cela de la manière suivante :

« L’on peut affirmer que les études de la Physique ne s’appliquent pas aux choses en tant qu’elles existent, mais bien plutôt en tant qu’elles sont soumises au mouvement. »