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Aristote et la philosophie première – 3e partie : le matérialisme et la théorie de la connaissance

Aristote reconnaît l’existence de la réalité matérielle ; il ne la remet pas du tout en cause. Averroès va reprocher à Avicenne d’avoir sous-estimé cet aspect essentiel d’Aristote et d’avoir trop cherché à faire de la métaphysique une sorte de domaine intermédiaire entre le monde matériel tel qu’on peut le percevoir et le Dieu-démarreur.

En réalité, la métaphysique n’est pas chez Aristote au-delà de la physique, mais est son véritable noyau dur. C’est l’explication de son mode de fonctionnement interne… A ceci près qu’Aristote ne connaissait pas le principe de la contradiction interne et ne voyait pas que le mouvement est une propriété de la matière.

En ce sens, le premier livre, Alpha, est un manifeste matérialiste, même si non dialectique ; ses premières lignes sont à ce titre très connues dans l’histoire de la philosophie. Elles attribuent au sens l’origine de la connaissance, mais également l’origine de la volonté de connaître. Ce faisant, Aristote expose de manière déformée la théorie matérialiste dialectique du reflet.

Le matérialisme dialectique affirme que l’être humain est de la matière, que la sensibilité de cette matière particulière reflète le mouvement général de la matière, mouvement qui est lui-même reflet sensible de la matière elle-même par ailleurs, le processus général connaissant des sauts qualitatifs dans un univers en quelque sorte en forme d’oignon. Il n’y a que de la matière dont les couches se répondent les unes aux autres, par le reflet en elles du reste.

Aristote, en très grand matérialiste cependant prisonnier de son époque, ne parvient pas bien sûr à une telle compréhension mais pourtant y tend de manière substantielle. Les premières lignes de « La métaphysique » sont d’une grande envergure :

« Tous les hommes ont un désir naturel de savoir, comme le témoigne l’ardeur avec laquelle on recherche les connaissances qui s’acquièrent par les sens.

On les recherche, en effet, pour elles-mêmes et indépendamment de leur utilité, surtout celles que nous devons à la vue ; car ce n’est pas seulement dans un but pratique, c’est sans vouloir en faire aucun usage, que nous préférons en quelque manière cette sensation à toutes les autres ; cela vient de ce qu’elle nous fait connaître plus d’objets, et nous découvre plus de différences. »

Aristote est ici un vrai matérialiste, qui place les sens au centre de l’activité de l’être humain en tant que forme vivante. On existe par les sens et ce sont ces sens qui déterminent l’existence.

Mais ce qui semblait relativement secondaire auparavant prend, à la lumière du matérialisme dialectique, une importance capitale. Aristote fait en effet de la vue le sens le plus important. Pour lui, voir c’est vivre pleinement et par conséquent, nous recherchons beaucoup de choses à voir.

Or, c’est là ni plus ni moins que l’affirmation du reflet comme mode d’existence. Plus on peut, non seulement ressentir, mais cerner des choses, les saisir par la vue, plus on existe. Ce qui se reflète dans le regard permet de davantage exister.

Aristote s’évertue alors à saisir la différence entre les êtres humains et les animaux, car ceux-ci ressentent aussi. Il la voit dans la capacité à généraliser ce qu’il a vu. Une véritable expérience, chez Aristote, n’est pas un simple vécu, mais un vécu vu de nombreuses fois, appréhendé de nombreuse fois par la mémoire. Il dit ainsi :

« C’est la mémoire qui dans l’homme produit l’expérience ; car plusieurs ressouvenirs d’une même chose constituent une expérience ; aussi l’expérience paraît-elle presque semblable à la science et à l’art. »

Cette manière de combiner la théorie et la pratique par l’intermédiaire de l’expérience vécue, appréhendée, est tout à fait matérialiste. Naturellement, Aristote ne vivait pas dans une société où la classe ouvrière existait, il ne pouvait pas saisir le principe de l’activité transformatrice.

Toutefois, il a bien compris que la généralisation de l’expérience aboutissait à un saut qualitatif dans l’esprit. Cette conception de l’accumulation des souvenirs est tout à fait juste pour s’orienter.

Cela est d’autant plus vrai qu’au-delà de l’expérience comme renouvellement d’une connaissance sensible, il y a l’art (au sens de la manière, de la technique) d’appréhender les fondements, c’est-à-dire la connaissance des fondements de ce qui fait l’expérience. C’est là un niveau de connaissance supérieur, une compréhension théorique.

Il y a ainsi la connaissance sensible immédiate, l’expérience comme accumulation d’une même connaissance sensible, l’art d’appréhender les fondements comme connaissance du phénomène auquel est lié cette connaissance sensible.

Aristote formule donc différents niveaux de saisie dans le rapport à la matière ; il résume cela par l’image suivante :

« Aussi on regarde en toute circonstance les architectes comme supérieurs en considération, en savoir et en sagesse aux simples manœuvres, parce qu’ils savent la raison de ce qui se fait, tandis qu’il en est de ces derniers comme de ces espèces inanimées qui agissent sans savoir ce quelles font, par exemple, le feu qui brûle sans savoir qu’il brûle (…).

Sous le rapport de la sagesse, l’expérience est supérieure à la sensation, l’art à l’expérience, l’architecte au manœuvre et la théorie à la pratique. Il est clair d’après cela que la sagesse par excellence, la philosophie est la science de certains principes et de certaines causes. »

Aristote attribue donc une valeur supérieure à la connaissance, car elle a une portée universelle que n’a pas la sensibilité immédiate. La sensibilité ne peut saisir que le particulier, alors que la connaissance a une dimension universelle. Évidemment, Aristote ne voit pas le rapport dialectique et ne sait pas que la pratique, dans sa dimension transformatrice, porte également en elle l’universel.

Cependant, Aristote pose déjà le principe de la connaissance atteignant l’universel, par l’intermédiaire de la sensibilité accumulée. C’est là une thèse matérialiste. Ne connaissant pas le principe de la transformation, il fut obligé de faire de l’art, de la science, un fétiche ; c’était là pencher vers une connaissance générale contemplative… Mais c’était déjà l’affirmation d’une connaissance générale, c’est-à-dire de la science.

Et, aspect important à ne pas perdre de vue, Aristote ne fait pas de la connaissance quelque chose se baladant au-dessus de la matière, comme Platon, Descartes, etc. ; la connaissance reste ancrée dans la matière. C’est cela qui est expliqué dans « La métaphysique ».