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Antonio Gramsci : Les origines du cabinet Mussolini – 1920

La Correspondance internationale, 2 novembre 1922

La réaction- Les origines du cabinet Mussolini - La politique de M. Giolitti - Les Paysans - Le Parti socialiste - L’offensive capitaliste date de mars 1920. - Par A. Gramsci (Moscou).

Les éléments de la crise italienne, qui a reçu une solution violente par l’avènement, au pouvoir du parti fasciste, peuvent être brièvement résumés comme suit :

La bourgeoisie italienne a réussi à organiser son État moins par sa propre force intrinsèque que parce qu’elle a été favorisée dans sa victoire sur les classes féodales et semi-féodales par toute une série de conditions d’ordre international (la politique de Napoléon III en 1852-1860, la guerre austro-prussienne de 1866, la défaite de la France à Sedan et le développement que prit à la suite de cet événement l’empire germanique).

L’État bourgeois s’est ainsi développé plus lentement et suivant un processus qu’on ne peut point observer dans beaucoup d’autres pays. Le régime italien ne dépassait pas le pur régime constitutionnel à la veille de la guerre, la division des pouvoirs ne s’était pas encore produite, les prérogatives parlementaires étaient très limitées ; il n’existait pas de grands partis politiques parlementaires.

A ce moment, la bourgeoisie italienne devait défendre l’unité et l’intégrité de l’État contre les assauts répétés de forces réactionnaires représentées surtout par l’alliance des grands propriétaires terriens, avec le Vatican.

La grande bourgeoisie industrielle et commerciale, guidée par Giovanni Giolitti, chercha à résoudre le problème par une alliance de toutes les classes urbaines (la première proposition de collaboration gouvernementale fut faite à Turati au cours des premières années du XXe siècle) avec la classe des journaliers agricoles ; ce n’était pourtant pas là un progrès dans le développement de l’État constitutionnel dans le sens de la démocratie parlementaire, c’était plutôt des concessions paternelles d’ordre immédiat que le régime faisait aux masses ouvrières organisées en syndicats et en coopératives agricoles.

La guerre mondiale brisa toutes ces tentatives. Giolitti, d’accord avec la Couronne, s’était engagé dès 1912 à agir avec l’Allemagne dans la guerre de 1914 (la convention militaire signée à Berlin en 1912 par le général Pollio, chef de l’État-Major italien, entrait précisément en vigueur le 2 août 1914 ; ce général se suicida pendant la période de la neutralité italienne, dès que la Couronne se montra favorable à la nouvelle orientation politique ententophile).

Giolitti fut violemment écarté par les nouveaux groupes dirigeants, ceux de la lourde industrie, de la grosse agriculture et de l’État-Major ; ceux-ci en arrivèrent même à comploter pour le faire fusiller.

Les nouvelles forces politiques, qui devaient apparaître après l’armistice, se consolidèrent pendant la guerre. Les paysans se groupèrent en trois organisations très puissantes. Le Parti socialiste, Le Parti populaire (catholique) et les Associations d’anciens combattants.

Le Parti socialiste organisa plus d’un million de journaliers agricoles et de métayers dans l’Italie centrale et septentrionale ; le Parti populaire groupa autant de petits propriétaires et de paysans moyens dans la même zone territoriale ; les associations d’anciens combattants se développèrent surtout dans l’Italie du Sud et dans les régions arriérées et sans grandes traditions politiques. La lutte contre la grosse propriété agraire devint rapidement très intense sur tout le territoire italien ; les terres furent envahies, les propriétaires durent émigrer vers les chefs-lieux des régions agraires, à Bologne, Florence, Bari, Naples ; dès 1919, ils y commencèrent l’organisation des bataillons civilspour lutter contre la « tyrannie des paysans »dans les campagnes.

Il manquait à ce bouleversement énorme des classes travailleuses des campagnes un mot d’ordre clair et précis, une orientation unique, ferme et déterminée et un programme politique concret.

Le Parti socialiste aurait dû dominer la situation ; celle-ci pourtant le dépassa. 60 % des membres du Parti socialiste étaient des paysans ; parmi les 156 députés socialistes au Parlement, 110 avaient été élus par les campagnards ; sur 2 500 municipalités conquises par le Parti socialiste italien, 2 000 étaient strictement paysannes ; les quatre cinquièmes des coopératives administrées par les socialistes étaient des coopératives agricoles.

Le Parti socialiste reflétait le chaos au point de vue toute son activité se réduisait à des déclamations maximalistes, à des déclarations bruyantes au Parlement, à afficher des insignes, à des chants et des fanfares.

Toutes les tentatives faites au sein du Parti socialiste pour faire prédominer les questions ouvrières et l’idéologie prolétarienne furent combattues avec acharnement par les armes les plus déloyales ; ainsi, dans la séance du Conseil national socialiste tenue à Milan en avril 1920, Serrati en arriva à dire que la grève générale qui avait éclaté à cette époque dans le Piémont et qui était soutenue par les ouvriers de tous les métiers avait été provoquée artificiellement par des agents irresponsables du gouvernement de Moscou.

En mars 1920, les classes possédantes commencent à organiser la contre-offensive. Le 7 mars fut convoquée à Milan la première Conférence nationale des Industriels italiens, qui créa la Confédération générale de l’Industrie italienne.

Au cours de cette réunion, un plan précis et complet d’action capitaliste unifiée fut élaboré ; tout y était prévu, depuis l’organisation disciplinée et méthodique de la classe des fabricants et des commerçants jusqu’à l’étude de tous les instruments de lutte contre les syndicats ouvriers et jusqu’à la réhabilitation politique de Giovanni Giolitti.

Dans les premiers jours d’avril, la nouvelle organisation obtenait déjà son premier succès politique ; le Parti socialiste déclarait anarchique et irresponsable la grande grève du Piémont, qui avait éclaté pour défendre les Comités d’usine et pour obtenir le contrôle ouvrier sur l’industrie ; ce parti menaçait de dissoudre la section de Turin, qui avait dirigé cette grève.

Le 15 juin, Giolitti formait son ministère de compromission avec l’État-Major représenté par Bonomi, ministre de la Guerre. Un travail fébrile d’organisation contre-révolutionnaire commença alors en présence de la menace de l’occupation des usines, que prévoyaient même les dirigeants réformistes réunis à la conférence de la Fédération des ouvriers métallurgistes qui se tint à Gênes au cours du même mois 3.

En juillet, le ministère de la Guerre, Bonomi en tête, commença la démobilisation d’environ soixante mille officiers dans les conditions suivantes : les officiers furent démobilisés en conservant les quatre cinquièmes de leur solde ; la plus grande partie furent envoyés dans les centres politiques les plus importants ; avec l’obligation d’adhérer aux Fasci di Combattimento ; ceux-ci étaient restés jusqu’à ce moment une petite organisation d’éléments socialistes, anarchistes, syndicalistes et républicains favorables à la participation de l’Italie à la guerre aux côtés de l’Entente.

Le gouvernement Giolitti fit d’énormes efforts pour rapprocher la Confédération de l’Industrie et les Associations des agrariens, spécialement celles de l’Italie centrale et septentrionale.

C’est alors qu’apparaissent les premières équipes armées de fascistes et que se produisent les premiers épisodes terroristes. Mais l’occupation des usines par les ouvriers métallurgistes eut lieu a un moment où tout ce travail était en préparation ; le gouvernement Giolitti fut forcé de prendre une attitude conciliatrice et de recourir à un traitement homéopathique plutôt qu’à une opération chirurgicale.