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Antonio Gramsci : Le destin de Matteoti – 1924

Lo Stato Operaio, 28 août 1924

En commémorant, devant une assemblée de communistes, le Congrès de l’Internationale, un militant du nationalisme allemand fusillé dans la Ruhr par les nationalistes français, le camarade Radek a employé une formule incisive qui nous revient à l’esprit chaque fois que nous pensons au destin de Giacomo Matteotti.

« Le pèlerin du néant » : c’est ainsi que Radek a désigné le combattant malheureux, mais tenace jusqu’au sacrifice de soi, défenseur d’une idée qui ne peut conduire ses fidèles et ses militants à autre chose qu’un inutile cercle vicieux de luttes, d’agitations, de sacrifices sans résultat et sans issue. Un « pèlerin du néant », c’est ainsi que nous apparaît Giacomo Matteotti lorsque nous confrontons sa vie et sa fin à toutes les circonstances qui leur confèrent une valeur, non plus « personnelle », mais d’exemple universel et de symbole.

Il existe une crise de la société italienne, une crise qui trouve précisément son origine dans les éléments constitutifs de cette société et dans leurs irréductibles contradictions ; une crise que la guerre a précipitée, approfondie, rendue insurmontable.

D’une part il y a un État qui ne tient plus debout parce que l’adhésion des grandes masses lui fait défaut, ainsi qu’une classe dirigeante capable de lui procurer cette adhésion ; d’autre part, il y a une masse de millions de travailleurs qui ont commencé lentement à s’éveiller à la vie politique, qui demandent à y prendre une part active, qui veulent devenir le fondement d’un « État » nouveau qui incarne leur volonté. D’une part, il y a un système économique qui a été construit pour satisfaire exclusivement les intérêts particuliers de quelques étroites catégories privilégiées et qui ne parvient plus à satisfaire les besoins élémentaires de l’énorme majorité de la population.

D’autre part, il y a des centaines de milliers de travailleurs qui ne peuvent plus vivre si ce système n’est pas radicalement transformé. Depuis quarante ans, la société italienne s’efforce en vain de trouver le moyen de sortir de ces dilemmes.

Mais il n’y a qu’un seul moyen d’en sortir. C’est que les centaines de milliers de travailleurs, c’est que la grande majorité de la population laborieuse italienne en arrivent à surmonter la contradiction en brisant les cadres de l’ordre politique et économique actuel et en le remplaçant par un nouvel ordre de choses, dans lequel les intérêts et la volonté de ceux qui travaillent et produisent pourront trouver pleine satisfaction et complète expression. L’éveil des ouvriers et des paysans d’Italie qui a commencé sous la direction de vaillants pionniers, voici quelques dizaines d’années, laissait espérer qu’on allait s’engager sur cette voie et la suivre jusqu’au bout sans hésitation ni incohérence.

Giacomo Matteotti fut lui aussi, sinon par son âge, du moins par l’école politique dont il fit partie, un de ces pionniers.

Il fut un de ceux à qui le prolétariat italien demandait de le guider pour tirer de son sein sa propre organisation économique, son propre État, son propre destin ; il fut de ceux dont dépendit la solution, la seule solution possible, de la crise italienne. Il est peut-être superflu de rappeler aujourd’hui comment, dans la pratique, la direction n’a pas été à la hauteur et comment les forces du mouvement se sont taries, en laissant la voie ouverte au triomphe éhonté de ses plus féroces ennemis, oui, il est peut-être superflu de le rappeler, si ce n’est pour mettre en lumière la contradiction interne, irrémédiable, qui pourrissait à la racine la conception politique et historique de ces premiers chefs du renouveau des ouvriers et des paysans d’Italie, et qui condamnait leur action à un insuccès tragique, effrayant.

Éveiller à la vie civique, aux revendications économiques et à la lutte politique des dizaines et des centaines de milliers de paysans est une entreprise vaine si elle n’aboutit pas, après avoir éveillé ces forces, à indiquer aux masses laborieuses les moyens et les voies qui leur permettront de s’affirmer pleinement et concrètement.

Les pionniers du mouvement qui a marqué l’éveil des travailleurs italiens n’ont pas su parvenir à cette conclusion-là. Au moment même où elle ébranlait les piliers d’un système économique, leur action ne prévoyait pas la création d’un système différent dans lequel les barrières du premier auraient été pour toujours dépassées et abattues. Cette action engageait une série de conquêtes et elle ne pensait pas à leur défense. Elle donnait à une classe conscience de soi et de ses propres destinées, et ne lui donnait pas l’organisation de combat sans laquelle ces destinées ne pourraient jamais se réaliser.

Elle posait les prémisses d’une révolution et elle ne créait pas de mouvement révolutionnaire. Elle ébranlait les bases de l’État et croyait pouvoir éluder le problème de la création d’un État nouveau. Elle déchaînait la rébellion et ne savait pas la conduire à la victoire. Elle partait d’un désir généreux de rédemption totale et s’épuisait misérablement dans le néant d’une action sans issue, d’une politique sans perspectives, d’une révolte qui, une fois passé le premier instant de stupeur et d’égarement des adversaires, était condamnée à être étouffée dans le sang et dans la terreur d’une répression réactionnaire.

Le sacrifice héroïque de Giacomo Matteotti est pour nous l’ultime expression, la plus évidente, la plus tragique et la plus haute, de cette contradiction interne dont tout le mouvement ouvrier italien a souffert pendant des années et des années. Mais si l’impétuosité de cet éveil et les efforts tenaces du passé ont pu être vains, si l’on a pu voir avec terreur s’écrouler en trois ans l’édifice si péniblement construit pierre après pierre, ce sacrifice suprême qui résume tout l’enseignement d’un passé de douleurs et d’erreurs ne doit pas, ne peut pas rester vain.

Hier, au moment où l’on mettait en terre le corps de Giacomo Matteotti, au moment où, de tous les coins d’Italie, tous les travailleurs des usines et des champs se tournaient en esprit vers la triste cérémonie, au moment où les paysans et les ouvriers du Polesine et du Ferrarais, réduits en esclavage, mais qui ne désespèrent pas encore de leur rédemption, se déplaçaient en masse pour y être présents, hier donc, en mémoire de Matteotti, un groupe d’ouvriers réformistes demandait la carte du Parti communiste italien.

Et nous avons senti qu’il y a dans ce geste quelque chose qui brise le cercle vicieux des efforts vains et des sacrifices inutiles, qui surmonte pour toujours les contradictions, qui indique au prolétariat italien quel enseignement on doit tirer de la fin du pionnier tombé sur ses propres traces, alors que toute perspective lui était désormais fermée.

Les semences jetées par qui a travaillé pour l’éveil de la classe travailleuse italienne ne sauraient être perdues.

Une fois qu’une classe s’est réveillée de l’esclavage, elle ne peut renoncer à combattre pour son salut. La crise de la société italienne, que ce réveil a poussée jusqu’à l’exaspération, ne peut être surmontée par la terreur ; elle ne pourra s’achever que par l’accession au pouvoir des paysans et des ouvriers, par la fin du pouvoir des castes privilégiées, par l’établissement d’une économie nouvelle, par la fondation d’un nouvel État. Mais pour cela, il faut créer une organisation de combat, à laquelle adhèrent avec enthousiasme et conviction les meilleurs éléments de la classe laborieuse, une organisation autour de laquelle les grandes masses puissent se rassembler avec confiance et certitude.

Il faut une organisation qui incarne et exprime une claire volonté de lutte, la volonté de mettre en œuvre tous les moyens qu’exige la lutte et sans lesquels aucune victoire définitive ne nous sera jamais donnée. Une organisation qui ne soit pas seulement révolutionnaire dans les mots et dans ses aspirations génériques, mais qui le soit dans sa structure, dans ses méthodes de travail, dans ses buts immédiats et lointains.

Une organisation où la décision de réveiller et de libérer la masse devienne quelque chose de concret et de précis, se transforme en capacité à réaliser un travail politique ordonné, méthodique et sûr, capacité de réaliser non seulement des conquêtes immédiates et partielles, mais aussi de défendre toutes les conquêtes déjà réalisées et de passer à des conquêtes toujours plus élevées, à celle, surtout, qui garantira toutes les autres : la conquête du pouvoir, la destruction de l’État des bourgeois et des parasites, son remplacement par un État de paysans et d’ouvriers.

Les ouvriers réformistes qui, en souvenir de leur chef abattu, ont demandé à entrer dans notre Parti, ont compris ces choses-là. Par leur geste, ils disent à leurs camarades que le sacrifice de Matteotti s’honore en travaillant à la création du seul instrument qui accomplira et réalisera l’idée dont il était animé, l’idée de la rédemption totale des travailleurs : le parti de classe des ouvriers, le parti de la révolution prolétarienne.

Il n’y a qu’une seule façon de célébrer dignement et profondément le sacrifice de Matteotti : c’est celle des militants qui se rassemblent dans les rangs du Parti et de l’Internationale communiste pour se préparer à toutes les luttes de demain. C’est grâce à eux, et à eux seulement, que la classe ouvrière cessera d’être le « pèlerin du néant », cessera de passer de désillusion en désillusion, de défaite en défaite, de sacrifice en sacrifice, en essayant en vain de résoudre le problème contradictoire de créer un monde nouveau sans briser en éclats ce vieux monde qui nous opprime. Ce n’est que grâce à eux que la classe ouvrière deviendra libre et maîtresse de ses propres destinées.